Au coeur du travail des opérateurs de vidéoprotection

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le travail des opérateurs de vidéoprotection sans jamais oser le demander… En effet, les sociologues Tanguy Le Goff et et Virginie Malochet viennent de rendre public les résultats d’une enquête ethnographique qu’il a menée durant plusieurs mois dans deux salles d’exploitation de systèmes de vidéoprotection. Objectif : analyser le travail des opérateurs de vidéoprotection. Des révélations étonnantes…



Au coeur du travail des opérateurs de vidéoprotection
D’une part plébiscitée par le Gouvernement qui prône l’efficacité de la vidéoprotection dans la lutte contre la délinquance et encourage son implantation sur tout l'hexagone ; d’autre part, souvent dénoncée par les chercheurs qui tendent à démontrer, au travers de leurs différentes études, que la vidéoprotection n’a qu’un impact marginal sur l’évolution de la délinquance et, surtout, que son coût est souvent exorbitant pour les collectivités territoriales : nul doute que la vidéoprotection n’a pas fini d’alimenter les débats.



Les dispositifs de deux communes passés au crible
Inscrite dans cette controverse, l’étude de Virginie Malochet et Tanguy Le Goff – sociologues, chercheurs à l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme (IAU) de la région Ile-de-France – fait preuve d’originalité : pendant plusieurs mois, ils ont observé les dispositifs de vidéoprotection de deux communes de la première couronne parisienne et surtout les activités quotidiennes des opérateurs.
La première commune retenue, plutôt bourgeoise, compte plus de 50 000 habitants. Elle est équipée de quelque soixante caméras et d’un centre de supervision urbaine (CSU) qui fonctionne 24 h/24 h et 7 j/7. Placée sous la direction d’un chef de service, une équipe de huit opérateurs surveillent les écrans.
La seconde commune, plutôt populaire, recense un peu moins de 30 000 âmes. Elle est équipée de 28 caméras et d’un centre de supervision contrôlé par trois opérateurs dont un chef de salle. Ce dispositif a volontairement été limité car 300 autres caméras, gérées par un centre de vidéoprotection propre aux bailleurs sociaux, sont installées dans l’un des quartiers de la commune.


La surveillance des espaces publics… pas seulement
Très différents, les deux systèmes étudiés s’opposent tant d’un point de vue technique qu’organisationnel. Des contrastes qui reflètent bien aujourd’hui la diversité des conditions dans lesquelles travaillent en France les opérateurs municipaux de vidéoprotection.
Quelles sont les missions des opérateurs ? Leurs activités sont variées mais ne se concentrent pas forcément sur la surveillance des espaces publics.
Certes, le travail de ces sociologues met bien en évidence les activités de surveillance qu’exercent les opérateurs de vidéoprotection : ils balaient les images des écrans de manière passive ou recherchent activement un flagrant délit ; mais cette vigilance ne participe que de manière limitée à une prévention des désordres. En effet, l’idée selon laquelle les espaces vidéosurveillés sont continuellement sous la vigilance des opérateurs est une pure illusion, selon les sociologues. En fait, les opérateurs de vidéoprotection ne consacreraient que la moitié de leur temps de travail environ à la surveillance passive ou active.


Un travail fortement lié aux conditions techniques et météorologiques
De plus, l’efficience du temps de travail consacré par les opérateurs à la surveillance est fortement limitée par certains facteurs.
Techniques d’abord : quotidiennement, les caméras connaissent un problème technique qui les rend inutilisables, elles sont régulièrement mal réglées ou encore mal positionnées…Autant de dysfonctionnements qui nécessitent des interventions de maintenance qui paralysent une partie du temps de travail des opérateurs.
Des facteurs météorologiques interviennent également. Par exemple, la visibilité des images restituées par les caméras peut être considérablement réduite en cas de forte pluie, de neige ou de gel, mais aussi lorsque les rayons du soleil couchant se réverbèrent sur les globes.
Autres contretemps quotidiens : les opérateurs de vidéoprotection déplorent également l’insuffisance de la taille des arbres dont le feuillage peut empêcher la vue, le positionnement de certains panneaux signalétiques en centre-ville, ou encore l’abondance des décorations de Noël…


Des choix subjectifs contraires à l’égalité républicaine
Un autre enseignement d’importance ressort de l’étude de Tanguy Le Goff et Virginie Malochet. Les opérateurs de vidéoprotection ont forcément un regard sélectif compte tenu de la profusion d’images qu’ils visionnent chaque jour. Face à la multitude d’informations et aux individus qui apparaissent sur leurs écrans, les opérateurs sont obligés de choisir entre les écrans et les images qu’ils vont examiner en priorité, et surtout entre les personnes qu’ils ciblent avec les caméras.
Il en résulte que ce choix subjectif est moins établi sur les comportements suspects d’individus qui évoluent dans l’espace public que sur leur âge et, plus précisément, leur apparence physique (tenue vestimentaire). Les opérateurs de vidéoprotection seraient donc amenés à exercer une forme de discrimination “inconsciente” qui est d’autant plus forte qu’aucune formation sur les comportements suspects, sur la manière de cibler ne leur est délivrée, ni avant leur prise de poste ni après. Or "ce type de traitement discriminant est contraire à l’égalité républicaine".


Des activités connexes en relation avec les polices municipales et nationales
En marge de la surveillance passive ou active qu’ils exercent, les opérateurs de vidéoprotection travaillent également de concert avec les policiers municipaux qui sillonnent la voie publique et les policiers nationaux. Ces activités parallèles prennent la forme de relecture d’images, gestion des appels téléphoniques du service de la police municipale, repérage de flagrants délits… Et les opérateurs de vidéoprotection sont particulièrement sollicités par les policiers municipaux et nationaux pour renforcer leur propre sécurité, améliorer leurs performances judiciaires ou calibrer leurs interventions.
Ces activités connexes ne doivent pas être négligées car elles occupent une part importante dans l’emploi du temps quotidien des opérateurs de vidéoprotection. Elles montrent notamment que leur travail dépend étroitement de l’activité des policiers. Sans eux, les opérateurs de vidéoprotection n’ont plus aucun relais avec le terrain et ils n’ont pas les moyens de comprendre ce qu’ils remarquent sur une image et, surtout, ils ne peuvent pas agir sur les délits ou incidents qu’ils repèrent. Cela sous-entend que lorsque les policiers municipaux ou nationaux ne sont pas en action, les opérateurs de vidéoprotection sont dépourvus d’information et, essentiellement la nuit, les opérateurs de vidéoprotection s’ennuient ce qui engendre des phénomènes de compensation pour “tuer” le temps : détournement des usages des caméras à des fins personnelles, conversations téléphoniques, jeux, voire siestes…



Les “flags” sont de l’ordre de l’exceptionnel
En conclusion, la multiplication des caméras placées dans l’espace public, encouragée par le Gouvernement, ne se traduit pas par une augmentation exponentielle du nombre de flagrants délits et d’arrestations. Même lorsqu’un opérateur de vidéoprotection est particulièrement vigilant et motivé, les délits repérés qui donnent lieu à une intervention ou à une arrestation par la police sont rares.
En effet, même si le regard des opérateurs de vidéoprotection est démultiplié par le nombre croissant de caméras, il reste cependant limité par les capacités physiques des opérateurs, à savoir le nombre de caméras qu’ils peuvent regarder en restant réellement attentifs aux images, ainsi que par toutes les raisons techniques, météorologiques… évoquées plus haut.
Dans cette étude, les sociologues pointent du doigt un vrai paradoxe. Souvent faiblement diplômés, ayant des statuts souvent précaires, rarement formés sur les aspects techniques, juridiques et éthiques qui encadrent la vidéoprotection des espaces publics, sans véritable perspective d’évolution de carrière… les opérateurs de vidéoprotection ne sont pas bien intégrés ni reconnus dans les systèmes locaux de sécurité, alors même que leur outil de travail est aujourd’hui au centre des politiques locales de prévention de la délinquance...








Dimanche 16 Octobre 2011



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