La détection automatique d’anormalité : un effet de mode ou la technologie de demain ?

L’évolution de la technologie et la naissance de nouveaux algorithmes ont permis, peu à peu, de coupler l’usage de la vidéosurveillance avec une détection automatique d’anomalies. Ainsi, aujourd’hui, les acteurs de la sûreté/sécurité semblent s’intéresser de près à ces nouveaux systèmes. Pourtant, si Thales a essayé de mettre en place la détection automatique d’anormalité, Jean-François Sulzer, du département Sécurité Solutions & Services, expliquait, en octobre dernier, lors d’une rencontre AN2V, que « si techniquement ceci est possible, ce projet n’a pas abouti, car il est très difficile de définir, caméra par caméra, avec chacun des acteurs, ce qui est précisément recherché. » Alors, cette nouvelle technologie vers laquelle se tournent de nombreux éditeurs de logiciels et constructeurs de caméras, est-elle juste un effet de mode ou un vrai défi pour demain ? Vidéosurveillance Infos est allé à la rencontre de Dominique Legrand, Président de l’AN2V, pour l’interroger sur ce sujet.



La détection automatique d’anormalité : un effet de mode ou la technologie de demain ?
En décembre dernier, l’AN2V organisait une rencontre intitulée « La mise en œuvre d’une détection automatique d’anormalité ». Le terme DAA semble assez récent, mais qu’en est-il du principe ?
Le terme DAA est effectivement nouveau, par contre le terme de DAI (détection automatique d’incident) est très ancien puisque depuis 20 ans, existent des caméras en automatique dans un tunnel routier, par exemple, pour détecter un véhicule à contre sens, une voiture arrêtée sur une bande d’arrêt d’urgence, etc. Les DAI sont appréciées, reconnues pour être efficaces et il ne nous viendrait pas à l’esprit de dire que ces caméras sont inefficaces, chères et liberticides.
Le principe n’est donc pas récent, mais l’idée de faire de la sûreté- et non plus de la sécurité- avec de la DAA est nouvelle. La DAA est donc une suite logique de la DAI.
Et puisque le fait d’employer des ‘scrutateurs professionnels’, 24h/24- sachant qu’on ne peut pas voir plus de 8 à 10 moniteurs à la fois, et qu’on manque des scènes de crime régulièrement- est très controversé, l’objectif est de tendre vers du 100%, sur une problématique donnée, mais pas toutes à la fois, car seul l’humain est capable de toutes les intégrer.


La DAA aujourd’hui apporte-t-elle des avantages incontestables, par rapport à ce qu’on avait avant ? Lors de la réunion organisée le 5 décembre dernier, les intervenants ont parlé d’immédiateté, de temps réel, et d’un complément par rapport à l’humain, car celui-ci peut manquer des scènes
Oui, tout à fait. Par exemple, un opérateur aurait pu entendre les cris, mais encore faut-il que la caméra transmette l’appel au secours ou le bruit anormal qui pourrait l’interpeller.

Cette DAA apporte t’elle juste une plus value ou n’a-t-elle pas également comme objectif de faire face au nombre grandissant de caméras et au manque de moyens humains ….
Oui, je vais effectivement dans ce sens. Si on doit gérer 1 000 caméras et, étant donné qu’il est prouvé qu’au bout de 12 minutes un opérateur, devant deux écrans, a perdu 45 minutes de la scène et 95% de la scène au bout de 22 minutes, c’est la conjonction de l’étage 1 automatique- avec une intelligence plutôt faible, mais qui fait du 100% sur toutes les caméras- et bien sûr un étage 2 qui est l’humain, permettant à ce dernier de comprendre, grâce à l’alarme, puis de chercher plus précisément ce qui se passe.
Sur une échelle de zéro à 100, permettant de détecter une anormalité, le pourcentage de travail réalisé peut-être pré-analysé par l’informatique, à hauteur de 25%, par exemple. Une fois l’anormalité pointée du doigt par l’informatique, il devient aisé à l’opérateur de comprendre la situation, en portant alors son attention sur ce qu’indique la caméra, de diagnostiquer le ou les incidents. Le pourcentage passe alors à 90% de réalisation. On s’assure que ce n’est pas une fausse alarme (ce peut être, par exemple, juste un jeu). C’est ainsi que l’intelligence peut monter de façon vertigineuse avec la combinaison homme/ machine. Malgré tout, il ya toujours un pourcentage minime, mais existant, d’un mauvais diagnostic de la situation réalisé par l’opérateur, d’où le 90% et non 100%.


Le ministère de l’Intérieur semble favorable au développement de la DAA. A votre avis, aurait-il tendance à accorder plus facilement ou davantage de subvention à la collectivité qui aurait pour projet de mettre en place la DAA ?
A un moment donné, il était question de financer 100% de projets intéressants en DAA. Or, peu de projets ont été présentés, jusqu’à ce jour.
Il faut dire que certaines personnes ont été à l’encontre de ce développement en invoquant le fait que cette technologie allait supprimer des opérateurs. Or, nous avons forcément besoin d’un opérateur pour lever le doute suite à un déclenchement de la DAA.
Par ailleurs, l’efficacité de la vidéoprotection passe par le temps réel. Le citoyen veut être protégé et la vidéoprotection implique une protection en temps réel, sinon on ne peut parler que de vidéo dissuasion ou de vidéo élucidation.
Pour cela, il y a trois conditions : une détection automatique, sinon le dispositif est trop faible. Il faut un opérateur pour analyser finement toutes les anormalités à l’aide de la DAA. Et enfin, si on veut protéger le citoyen, c’est ici et maintenant, avec tous les outils d’intervention rapide (géolocalisation, talkie-walkie, patrouilles, forces de sécurité sur le terrain).On peut donc constater qu’il faut davantage de forces de sécurité sur le terrain, plutôt que de supprimer des policiers.


On note tout de même des différences de discours entre les villes. Certaines disent que ça fonctionne très bien. D’autres semblent plus sceptiques. Pourquoi ?
Je reviens à mon échelle de valeur de zéro à 100. Maintenant que j’ai décrit cet outil, je vais pouvoir réfléchir avec. Lorsqu’on dit que ça ne fonctionne pas bien, de quelle criminalité parle t’on ? Et qu’a mis en place la collectivité pour que cette criminalité soit enrayée au mieux?
Si, à un moment donné, la collectivité réalise une lutte anti tag, elle va mettre des dispositifs très précis. Il lui faut des caméras fixes. Or, si elle a installé des caméras dômes, celles-ci peuvent être efficaces dans certaines situations, mais pas pour réaliser la tâche 1 de DAA, qui va servir à détecter l’anormalité. En effet, une caméra dôme scrute dans tous les sens en permanence, et reste difficilement compatible avec une recherche fixe. Ainsi, il est nécessaire de s’interroger sur ce qui ne fonctionne pas bien. Et on retombe alors forcément sur des fondamentaux qui n’ont pas été correctement décrits : quelle est la situation, les caméras regardent-elles bien cette situation là et pas ailleurs, avons-nous les bon logiciels ?...
Lorsque nous avons un véritable besoin, il ne faut pas se décourager, la technologie peut toujours trouver une solution. Il faut continuer de travailler en ce sens.


La technologie est ici un point très important. On l’a entendu à maintes reprises, les dômes ne sont pas forcément ce qu’il y a de mieux adapté pour la DAA. On a parlé de fixes mais aussi de caméras thermiques. Cela signifie t-il que tous les constructeurs vont se mettre à fabriquer des caméras thermiques ?
Je pense que oui. Axis a lancé une gamme de produits. En la matière, Flir reste du haut de gamme ; c’est la société qui ouvre le chenal. Derrière vont s’engouffrer tous les autres.
Et j'ai envie de reformuler la question : les villes ont-elles toutes besoin d’être équipées de caméras thermiques, dans le domaine urbain ? Ma réponse est oui, assurément, dans certaines zones où l’éclairage n’est pas suffisant. Je pense qu’il faut donc multiplier le type de caméras et continuer de travailler en ce sens. Il me semble indispensable de panacher le type de caméras pour réaliser un bon parc de vidéosurveillance (caméra dôme, caméra fixe, caméra 360°, caméra Megapixel, caméra Gigapixel, caméra thermique, etc.). A ce titre, certains constructeurs tendent à créer des boitiers incluant plusieurs types d’optiques ou de capteurs.


Y a-t-il une bonne communication à ce sujet et ce discours est-il entendu par les collectivités ?
L’AN2V est là pour ça. Nous ne le disons peut-être pas encore assez fort…

Et les bureaux d’étude ? Quel est leur discours aujourd’hui ?
Quasiment l’ensemble tient ce discours aujourd’hui. Cependant, la DAA est très souvent considérée comme le parent pauvre dans le dispositif de vidéosurveillance. La DAA est ce que le papier peint est à une maison neuve... Surtout lorsqu’on sait que la DAA ne représente que 5 à10% du coût global.

Mais toutes les maisons neuves ont-elles forcément besoin de papier peint ?
Pour moi, la réponse est oui.


Systématiquement ? Même pour un projet de deux ou trois caméras dans une petite commune…
Plus la collectivité est petite et plus on a besoin de DAA. Et on aurait besoin, en étage 2, d’une société privée distante pour réaliser le temps réel, ce que le conseil constitutionnel a jugé non constitutionnel. « Laissons cette fille se faire violer!... » Est-ce non constitutionnel d’intervenir en temps réel ? Au secours !….
Selon moi, c’est une honte d’avoir interdit le passage du temps différé de la vidéo élucidation au passage en temps réel de la vidéoprotection, sur les petites collectivités qui ne peuvent pas se payer ce 2e étage.


Peut-on concevoir une DAA sans opérateur?
Non, ce serait l’horreur. La DAA détecte une violence en cours, mais rien n’est fait! Cela reviendrait à avoir un détecteur incendie qui n’appellerait pas le 18 ! Que faire alors d’une DAA qui ne peut appeler le 17, faute d’opérateur.


Et alors justement ces communes qui n’ont pas d’opérateurs ?...

Elles n’ont pas de téléphone, elles n’appellent pas le 17 !
Si elles n’ont pas d’opérateurs derrière les écrans, puisque de surcroit elles ne peuvent même pas faire appel à des opérateurs privés, j’aurais tendance à dire « attention aux désillusions, si vous ne considérez la vidéoprotection que comme de la vidéo-dissuasion et de la vidéo-élucidation ».


Alors en 2012, quels vont être les engagements de l’AN2V vis à vis de tout ceci?
Poursuivre la communication, car il semblerait que nous ne soyons pas encore assez bien entendus…. Peut être justement décrypter les situations où l’usage peut être facile. Car derrière il y a un coût. Mais une détection incendie aussi a un coût...
Ensuite, continuer à chercher l’efficacité. A l’AN2V, nous traitons 3 objections qui, pour nous, ne sont pas négatives mais au contraire sont un moteur pour l’ensemble de nos travaux. Ces trois objections se résument en trois mots clés : inefficace, cher et liberticide.
De plus, l’AN2V étant sensible à faire converger toutes les technologies de vidéo avec les organisations de sécurité, qu’elles soient privées ou publiques, en 2012, ce mot clé AN2V va s’adresser à toutes les entités (du public au privé, et au résidentiel) ; de ce fait, cette nouvelle année annonce le lancement de l’USP télésurveillance, c'est-à-dire un regard nouveau sur la convergence entre le monde de l’humain et de la technologie… Tous ces métiers doivent converger, même si les maturités sur la DAA sont complètement différentes, les modes opératoires et les organisations aussi. Et pourtant, quand nous faisons nos achats de Noël et que nous allons à la FNAC, ou à Carrefour, ou chez un petit détaillant, ou bien encore dans une rue commerçante, si nous nous faisons arracher notre sac ou voler notre téléphone portable, peu importe l’endroit, la conséquence est la même. Ainsi, l’AN2V se propose d’être acteur de l’énorme chantier qui va se présenter en 2012, avec une multitude d’actions, dans la continuité et la logique de notre sécurité et de celle de nos concitoyens, quel que soit l'endroit où ils se trouvent, à n’importe quel moment de la journée.




Lundi 9 Janvier 2012
Virginie CADIEU


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